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Tracer dans l'ombre

Photo du rédacteur: AgendarchitectureAgendarchitecture

En ce mois de mars, il nous semblait impossible de ne pas aborder la place des femmes dans le secteur de l’architecture. Et ça tombait bien, car nous venions de découvrir le mémoire de Justine Sterkendries, L'invisibilité des femmes architectes - Sur le cas de Liège. Nous nous sommes intéressés plus particulièrement aux inégalités structurelles qu’elle met en lumière qui continuent de peser sur les femmes dans cette profession. 



L’architecture reste un bastion masculin où les inégalités persistent à chaque étape du parcours professionnel. S’il y a bien une profession où le plafond de verre semble en béton armé, c’est celle-ci. On pourrait croire que l’époque où les femmes devaient se battre pour exister dans le métier est révolue. Après tout, les écoles d’architecture comptent autant, voire plus, d’étudiantes que d’étudiants. Pourtant, une fois le diplôme en poche, la parité s’évapore. Quelques années après, le constat est troublant : direction l’ombre pour les unes, et les postes d’associés, voire de dirigeants d’agence pour les autres.


Invisibles dès le départ


L’apprentissage de l’architecture est biaisé dès les bancs de l’université. Cherchez un manuel qui met en avant des figures féminines. Bonne chance. En cours d’histoire de l’architecture, on passe des heures à décortiquer les œuvres de Le Corbusier, Mies van der Rohe ou Frank Lloyd Wright. Mais où sont Charlotte Perriand, Denise Scott Brown ou Eileen Gray ? Oubliées, éclipsées, volontairement mises de côté. Justine Sterkendries met en avant ce phénomène d’effacement des femmes dans l’enseignement et la construction des modèles de référence. Mais comment aspirer à un métier où les modèles inspirants sont systématiquement invisibilisés ?


Un monde professionnel à deux vitesses


Une fois dans le milieu, les choses ne s’arrangent pas. Les bureaux d'architecture sont encore massivement dirigés par des hommes et, même quand une femme parvient à s’imposer, elle est souvent reléguée à des tâches jugées plus "douces" : urbanisme, patrimoine, recherche, enseignement. La conception et la gestion de projet ? Encore trop majoritairement réservées à ces collègues masculins. Justine Sterkendries souligne que cette répartition genrée des rôles s’ancre profondément dans les structures professionnelles et qu’elle est rarement remise en question.


Le chantier, terrain hostile


Si l’architecture est un monde masculin, le chantier est son bastion imprenable. Pour une femme architecte, s’y imposer relève du défi. Un classique : on la prend pour l’assistante ou la stagiaire. Et quand elle ouvre la bouche, elle a droit à des regards condescendants ou à des "Mademoiselle, vous êtes sûre de ce que vous dites ?". La légitimité doit être prouvée en permanence, là où un homme bénéficie d’un respect d’office.


Prix et reconnaissance : le boys’ club


Les distinctions professionnelles sont le reflet parfait de ce déséquilibre. Prenons le Pritzker Prize : sur 52 lauréats, seulement 6 femmes. Et encore, certaines ne l’ont eu qu’en duo avec un homme. Denise Scott Brown, qui a travaillé main dans la main avec Robert Venturi, a été superbement ignorée quand son mari a reçu la récompense en solo. Pas une exception, mais un symptôme. Justine Sterkendries souligne l’importance de ces prix dans la carrière des architectes et la manière dont ils perpétuent la marginalisation des femmes dans la discipline.


Vie pro ou vie perso : là aussi ça coince !


L’architecture est un métier exigeant, avec des horaires à rallonge et une pression énorme. Ajoutez à cela une grossesse ou des responsabilités familiales et c’est la double peine. Là où un homme peut cumuler vie de famille et ascension professionnelle, une femme doit souvent faire un choix : ralentir sa carrière ou se battre deux fois plus. Là aussi, l'absence de politiques adaptées dans les bureaux rend presque impossible une véritable égalité au niveau des évolutions de carrière.


Comment faire tomber les murs ?


On pourrait continuer longtemps à lister les injustices, mais l’idée, c’est surtout de voir comment on peut faire bouger les choses. Alors, quelques pistes :


  • Donner de la visibilité aux femmes architectes : Il est temps de revoir nos manuels, d’intégrer des figures féminines aux cours d’architecture et d’arrêter de raconter l’histoire comme si elles n’avaient jamais existé.


  • Briser les cercles masculins fermés : Les prix, les distinctions, les grandes commandes doivent être plus accessibles aux femmes. Pas par charité, mais parce qu’elles le méritent autant que leurs homologues masculins. Imposer des quotas serait déjà un début pour faire évoluer les pratiques.


  • Encourager les bonnes pratiques internes sur l'équilibre vie privée/vie professionnelle : certains bureaux le font déjà et c'est un argument fort pour attirer les nouveaux talents.


  • Normaliser la présence des femmes sur les chantiers : Sensibilisation dès l'école, formation du personnel masculin dans les entreprises de la construction et surtout, sanction des comportements sexistes en tous genres. Un architecte compétent l’est, peu importe son genre.


Bon, vous l'avez compris, la tâche est énorme, mais pas impossible. Comme pour toutes les inégalités, chacun.e à son échelle, peut apporter sa contribution pour plus d'égalité et de reconnaissance du travail des femmes. Les études le confirment : la présence de femmes dans les équipes dirigeantes est corrélée à une meilleure performance des entreprises. Pourquoi ? Parce qu’elle apporte une diversité de points de vue, favorise une prise de décision plus équilibrée et instaure une culture de travail plus inclusive. Bref, toute la profession y gagnerait !


Quelques chiffres pour illustrer la situation


  • En Belgique, seulement 35 % des architectes inscrits à l’Ordre sont des femmes.

  • Pourtant, les formations en architecture comptent autant de femmes que d’hommes (IBSA Brussels).

  • Au niveau européen, 31 % des architectes sont des femmes, mais avec de grandes disparités : 57 % en Grèce contre seulement 24 % en Belgique (Wikipedia - Women in Architecture).

  • Le Pritzker Prize, depuis 1979, a récompensé seulement 6 femmes sur 52 lauréats (Pritzker Prize Official Site).

  • Certains pays comme la Suède et la Slovénie approchent la parité (près de 50 % de femmes architectes), tandis que l’Autriche et l’Allemagne restent très en retard - respectivement 16 % et 21 % de femmes dans la profession - (Women in Architecture - Wikipedia).


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